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- Depuis plusieurs années vous publiez beaucoup de titres à destination du grand public, d'où vient cet engouement pour la vulgarisation ?
Ce n'est pas de l'engouement. Je le considère comme un comportement normal, comme une mission à la limite. L'accès au savoir est un droit par essence. Par conséquent, partager son savoir est, pour un scientifique, un devoir d'état.
- Avez-vous une « recette miracle » pour susciter l'intérêt du public ? Essayez-vous de jouer sur l'imaginaire des gens, leurs représentations pour faciliter la vulgarisation ?
Je n'applique pas de recettes. La narration est la voie royale de la vulgarisation. Les gens adorent qu'on leur raconte des histoires. J'ai trop de respect pour mon lectorat pour tenter la moindre manipulation, qu'il s'agisse de focaliser son imaginaire, ou de convoquer telle ou telle représentation. Par ailleurs, les stéréotypes tuent toute créativité. Je m'en méfie donc comme de la peste (pour user d'un tel cliché).
- Quelle est votre vision des liens « Science/Société » en France par rapport aux autres pays que vous avez pu parcourir ?
Notre pays est dans une honnête moyenne: très inférieur au Japon ou à la Scandinavie (cf. émissions scientifiques à la télé), comparable aux Etats-Unis quant à la culture scientifique du public. Nous sommes parmi les meilleurs au monde quant à la lecture de magazines scientifiques, comme La Recherche, Science et Vie, ou Sciences et Avenir.
L'effort de R&D des entreprises privées est notre point faible, habituées qu'elles sont à faire faire leur recherche par l'Etat et/ou sur des deniers publics.
- Dans l'article « Le pin et la molécule » de 1997 vous regrettiez certaines dérives de la recherche.
A cet égard, que pensez-vous des nouvelles orientations françaises en matière d'organisation de la recherche : le Pacte pour la Recherche de 2006 préconisant le rapprochement public-privé, la création de pôles de compétitivité, le financement par projet, l'implication des collectivités...
Je n'ai rien à changer à cet article d'il y a 10 ans. Les efforts que vous mentionnez, aussi bien intentionnés qu'ils soient, sont absolument inefficaces quant à l'excellence de la recherche, pour laquelle je combat. Tant que nous aurons en France une conception territoriale du savoir, par opposition à une organisation de la science comme compétition acharnée (oui, sauvage et darwinienne), la recherche de création restera étouffée par la recherche d'imitation.
- De nombreux chercheurs en anthropologie des sciences comme B.Latour, M.Callon, M.Gibbons ou I.Stengers, remettent en cause la représentativité des scientifiques et l'idée d'une science universalisante totalement indépendante du social. Ils aspirent au rapprochement Science/Société en prônant une démocratisation des Sciences et Techniques.
Dès lors, l'ouverture récente à de nouveaux groupes jusqu'ici absents de la Recherche via les conférences citoyennes, les pôles de compétitivité, les réseaux Thématiques de Recherche avancée..., est-elle pour vous synonyme d'une transformation/hybridation de la représentativité traditionnelle ? Selon vous, quels pourraient être les impacts sur la création de connaissances et la vulgarisation ?
Je connais bien les auteurs que vous citez et les écrits qu'ils commettent. En son temps, j'ai consacré l'un de mes cours de philosophie des sciences dans son entièreté à montrer que l'énoncé "la science doit être au service de l'homme" est au mieux un truisme, au pire un non-sens.
À l'opposé, on peut pousser assez loin la thèse conservatrice et réactionnaire suivant laquelle la gestion d'un laboratoire universitaire ne peut pas être démocratique. Il est d'observation courante qu'elle est au contraire très souvent féodale, comme lors de la préparation d'un doctorat. Un lieu de création du savoir est aussi forcément un lieu de conservation et de transmission du savoir. L'impératif de conservation va de pair avec un élitisme, qui est essentiel. Si la création du savoir est élitiste, par contre son partage est un impératif démocratique.
mise à jour le 27 octobre 2008